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Vie locale

Le ballet des GRUES cendrées

© Damian Kuzdak de Getty Images

Chaque automne, tandis que les jours se raccourcissent et que l’air se charge d’un souffle plus frais, des milliers de grandes ailes traversent les Pyrénées-Atlantiques. La grue cendrée, messagère des contrées froides, entame sa longue odyssée vers des terres plus chaudes, dans un spectacle à la fois sauvage, fragile et profondément enraciné dans le patrimoine naturel de notre région.

La grue cendrée ou grus grus mesure entre 110 et 140 cm de long pour une envergure qui s’étend jusqu’à 240 cm. Cette imposante silhouette effectue chaque année un parcours des plus complexes, mille fois répétés par les générations antérieures. L’oiseau se reproduit en Scandinavie et dans les pays baltes, puis descend lentement vers l’ouest de l’Europe et la péninsule ibérique pour hiverner ou faire une simple halte. En 2024, le Réseau Grues France, coordonné par la LPO Champagne- Ardennes, a recensé près de 186 946 grues dans le ciel de France au cours de la migration prénuptiale.

Dans les Pyrénées-Atlantiques, et plus largement en Nouvelle-Aquitaine, la Direction Régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement (DREAL) a récemment rappelé que l’espèce « est présente uniquement pendant les migrations et l’hivernage ». Le couloir migratoire de l’Ouesteuropéen, qui chemine précisément au-dessus de la chaîne des Pyrénées, permet à ces migrateurs d’éviter la traversée directe de la Méditerranée et d’atteindre l’Espagne ou l’Afrique de l’Ouest avec un effort moindre.

Où observer les grues ?

Si les grandes zones d’hivernage, comme la Réserve naturelle d’Arjuzanx dans les Landes ou le Camp militaire de Captieux, en Gironde, sont bien connus pour accueillir des dizaines de milliers d’individus chaque année (60 000 grues ou plus selon le Parc naturel régional des Landes de Gascogne), ce sont très certainement les cols et crêtes des Pyrénées- Atlantiques qui offrent les panoramas les plus exceptionnels.

Toujours selon la LPO Champagne-Ardenne, en 2024- 2025, « près de 50 000 grues ont franchi principalement deux cols pyrénéens » dans le département :

• Le col de Lindus ou « Redoute de Lindus » d’abord, non loin d’Urepel et Banca, où plus de 30 000 oiseaux ont été comptabilisés en un jour courant octobre.

• La crête d’Iparla où les fréquences de passage sont particulièrement élevées aux beaux jours de migration précoce. Ici, le spectacle est particulièrement époustouflant tant le paysage est propice à l’observation.

N’oublions pas les barthes et prairies inondables de l’Adour qui servent de halte ou d’escale. En 2021, une grue du Japon y a même été observée, démontrant la valeur ornithologique du lieu.

Quelques conseils d’observation s’imposent : privilégier le lever du jour, avoir des jumelles et surtout… savoir patienter. Les pivots écologiques de cette migration Ce ballet intéresse autant les amateurs de nature que les chercheurs. Pour les oiseaux migrateurs, passer par les Pyrénées implique d’utiliser les ascendances thermiques et les vents d’ouestsud- ouest pour franchir le relief avec un minimum d’effort. Cela peut paraître simple, vu du sol, mais il s’agit en réalité d’une prouesse incroyable. Les volées, souvent en V ou en Y, illustrent parfaitement une économie d’énergie remarquable.

Ce vaste mouvement d’oiseaux repose aussi sur la santé des milieux humides, des champs nourriciers et des prairies limoneuses. Dans nos départements du Sud-Ouest, par exemple, l’association entre cultures de maïs tardives et zones humides a permis l’hivernage de grands effectifs. En effet, les immenses parcelles d’exploitation et leurs abondantes récoltes offrent un généreux garde-manger pour les grues.

Cependant, plusieurs menaces pèsent aujourd’hui sur la migration des grands oiseaux. Le dérèglement climatique, tout d’abord, modifie les conditions de vent et de température, ce qui peut retarder ou bloquer les vols. Viennent ensuite les risques collisions avec les infrastructures aériennes, telles que les lignes électriques ou les éoliennes. Les dérangements nocturnes et la pression sur les dortoirs de nuit, constituent également de menaces identifiées. Enfin, des alertes sanitaires apparaissent de plus en plus fréquemment. L’an dernier, en Espagne, des dizaines de grues ont été retrouvées mortes ou malades dans les zones habituelles d’hivernage, possiblement à cause d’un foyer de grippe aviaire H5N1. Ces événements rappellent ainsi que les grands migrateurs sont aussi des sentinelles de l’état de santé de nos écosystèmes.

Le rôle du département dans l’observation et la protection

Lorsque la migration touche notre territoire, elle devient un atout pour sensibiliser. Les collectivités et associations régionales (CPIE, LPO, Parcs naturels) organisent des sorties nature, des installations de miradors ou des comptages collaboratifs. Chaque semaine, d’octobre à février, les groupes d’observateurs aguerris et amateurs convergent vers les cols et prairies du Béarn et du Pays Basque.

Au-delà du spectacle, le suivi scientifique local nourrit de précieux jeux de données tels les taux de passage, dates de migration, comportements en vol et arrêts. Ces relevés alimentent les suivis nationaux comme ceux du Réseau Grues France.

Quand un enfant entend pour la première fois le célèbre « grou-grou » caractéristique de l’espèce, ou qu’un passionné pointe une silhouette grise se détachant dans l’aube, c’est toute une trajectoire migratoire de milliers de kilomètres qui se révèle. L’observation à bon escient s’avère essentielle pour ne pas troubler ces majestueux voyageurs.

Un message pour demain

La migration des grues cendrées n’est pas un simple document visuel ou une curiosité saisonnière. Elle incarne la connexion entre différents écosystèmes. Son observation permet de saisir l’invisible fil de l’espace-temps qui unit les rives nordiques, les sommets pyrénéens et les plaines béarnaises. Le spectacle est puissant, et sa répétition n’est assurée que si nos gestes, nos pratiques et nos politiques respectent ce grand migrateur.