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Vie locale

Yvan WATREMEZ, l’après mêlée

© PhotoBernard Biarritz

De la ferveur des derbys basques aux nuits sans sommeil après une blessure irréversible, l’ancien pilier raconte la brutalité de l’arrêt de carrière et sa reconstruction dans une nouvelle vie, loin des terrains mais toujours guidée par l’esprit du rugby.

Le 12 juin 2021 reste gravé dans sa mémoire. Un derby entre le Biarritz Olympique et l’Aviron Bayonnais, un barrage incandescent entre Pro D2 et Top 14, Aguilera en fusion, près de 10 000 supporters. Biarritz l’emporte au bout du suspense et retrouve l’élite. Mais pour Yvan Watremez, ce soir-là, marque le début d’une autre histoire. Une histoire plus silencieuse, plus intime, plus brutale aussi.

Au retour des vestiaires, le pilier gauche sort blessé à l’épaule. Sur le moment, il pense à une opération classique, quelques mois d’arrêt peut-être. La suite le frappe de plein fouet. « L’opération devait durer une heure. Elle a finalement duré trois heures trente. Le chirurgien m’a annoncé que c’était terminé. » Le diagnostic est sévère : algoneurodystrophie, perte de mobilité, impossibilité de reprendre le rugby professionnel.

« C’est le trou noir », résume-t-il. Comme beaucoup d’anciens joueurs, il parle d’« une petite mort ». Pendant plusieurs mois, le sommeil disparaît. « Je dormais une heure par nuit. » Le plus difficile n’est pas seulement l’arrêt du sport, mais la rupture avec tout un mode de vie. « Tu passes d’un collectif, d’un vestiaire, d’entraînements quotidiens, à plus rien. »

Le vide après le rugby

À 31 ans, Yvan Watremez découvre brutalement « la vraie vie ». Pendant sa carrière, son épouse Emmanuelle gérait le quotidien et les enfants pendant qu’il vivait au rythme des matchs et des déplacements. « Quand tu arrêtes, tu te retrouves face à tout ça d’un coup. Beaucoup de couples se séparent à ce moment-là. »

L’ancien international estime que le rugby progresse sur ces questions, même si le sujet reste encore tabou. « Provale* commence à travailler sur la dépression chez les joueurs. La pression est permanente : les coachs, le président, les supporters, et surtout celle qu’on se met soi-même. »

Car derrière les difficultés, il garde aussi le souvenir d’émotions rares. Les phases finales, les matchs où personne ne vous attend, les vestiaires soudés dans l’adversité. Il évoque notamment cette saison à Montpellier où le club joue son maintien avant de renverser la situation jusqu’à aller gagner à Clermont. Ou encore la période du Covid à Biarritz, lorsque joueurs et staff vivaient quasiment enfermés dans le stade. « On mangeait tous ensemble, on passait nos journées au club. Ça a créé des liens très forts. » Et puis il y a ce derby contre Bayonne. Les anciens venus transmettre l’histoire du club, la mise au vert à Hendaye, la ferveur d’Aguilera. « Quand tu arrives au stade, ça te prend aux tripes. »

Une deuxième vie à construire

Originaire de Foix, en Ariège, Yvan Watremez a suivi très tôt la voie du haut niveau. Passé par Pamiers puis le Stade Toulousain, il intègre ensuite le Pôle France de Marcoussis avant de rejoindre Biarritz en 2008. Le choix est audacieux : quitter Toulouse pour tenter de se rapprocher du groupe professionnel du BO, alors emmené par ses galactiques.

Le pari fonctionne. Feuilles de match, Challenge européen remporté en 2012, une sélection avec le XV de France contre l’Argentine, puis départ à Montpellier où il décroche un deuxième Challenge européen en 2016. Une carrière solide, construite entre Biarritz et Montpellier, sans jamais connaître l’instabilité que vivent certains joueurs changeant de club tous les deux ans.

Mais après l’arrêt, il faut se reconstruire. Pendant un an, l’ancien pilier cherche sa voie. Entraîner ? Rester dans le rugby ? Finalement, une opportunité familiale se présente : reprendre un magasin de literie à Hendaye, dans la zone des Joncaux, avec son épouse. « Je ne connaissais rien à ce métier », reconnaît-il en souriant. Aujourd’hui pourtant, il affirme s’y épanouir pleinement. Le couple dirige ensemble l’entreprise : lui gère les achats, les livraisons et l’administratif ; elle la vente. « Nous sommes complémentaires. Et surtout, nous pouvons profiter de nos filles. »

Le rugby comme héritage

S’il assure être aujourd’hui « mieux dans sa vie » qu’à l’époque du rugby professionnel, Yvan Watremez refuse de renier ce que le sport lui a apporté. « Je n’aurais jamais eu cette vie sans le rugby. »

Dans son entreprise, il retrouve même certains réflexes appris sur les terrains : l’exigence, la remise en question permanente, le goût de l’effort collectif. « Comme dans le rugby, tu cherches toujours ce que tu peux améliorer pour continuer à avancer. »

Le joueur a quitté les mêlées, mais pas l’état d’esprit qui les accompagne. Et c’est peut-être cela, finalement, le plus difficile à remplacer après une carrière sportive : cette intensité humaine que seuls les vestiaires savent fabriquer.

* Union nationale des joueurs et des joueuses de rugby