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Vie locale

IA et artisanat : Une FILIÈRE qui se structure et des PRATIQUES qui évoluent

© Africa Studio - stock.adobe.com

Entre attentes fortes des professionnels et montée en puissance des politiques publiques, l’Intelligence Artificielle (IA) s’impose progressivement comme un nouvel enjeu d’accompagnement pour les entreprises artisanales. Si les usages restent encore contrastés, l’écosystème institutionnel s’organise déjà pour structurer cette transition à l’échelle nationale et locale.

Gestion administrative, communication, organisation ou encore analyse de données, dans les ateliers des artisans, l’Intelligence Artificielle (IA) commence à trouver sa place. Longtemps associée aux grandes entreprises et aux secteurs de pointe, cette technologie gagne progressivement les structures artisanales, poussée notamment par le plan national « Osez l’IA », qui vise à faire adopter ces outils à 50 % des TPE et 80 % des PME-ETI d’ici 2030.

Un premier état des lieux encourageant

D’après le Livre blanc publié par la Chambre de Métiers et de l’Artisanat (CMA) France en juillet 2025, l’Intelligence Artificielle (IA) n’est plus une abstraction. En effet, d’après ce document, 27 % des artisans déclarent déjà utiliser l’IA dans leur quotidien professionnel. Un chiffre nuancé par Jérôme Luret, Chargé de mission projet numérique à la CMA Nouvelle-Aquitaine, qui l’estime en réalité supérieur. « Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’outils IA intégrés directement dans les outils métier. Donc parfois, les artisans utilisent de l’IA, mais ne s’en rendent pas compte », explique-t-il.

Les secteurs où la conquête de l’IA est la plus dynamique sont les services et la fabrication (30 %), suivis de près par l’alimentation (25 %) et le bâtiment (16 %). Sur le terrain, l’adoption se traduit par un gain de temps moyen de 2,1 heures par semaine, soit une hausse de productivité de 5 %.

Les applications varient aussi selon les secteurs. Dans l’alimentation, notamment en boulangeriepâtisserie, elle sert surtout à affiner la gestion quotidienne : elle permet d’anticiper les ventes, d’ajuster la production et de gérer les stocks et les commandes à partir de données comme la météo.

Dans le bâtiment, elle est surtout utilisée pour simplifier et organiser le travail, par exemple pour automatiser certains documents techniques, planifier les chantiers, suivre les coûts ou prévenir les risques. Dans l’industrie et les services, elle intervient également dans la conception, la gestion, la relation client ou la communication.

Au-delà des différences sectorielles, ces outils d’un nouveau genre semblent plébiscités par les utilisateurs : 84 % des artisans déclarent gagner du temps grâce à l’IA, et 87 % estiment qu’elle permet d’améliorer la qualité des tâches réalisées dans leur entreprise. Des chiffres éloquents, qui doivent toutefois être relativisés au regard d’usages encore récents, hétérogènes et loin d’être généralisés dans l’ensemble du secteur.

Au-delà du fantasme

Passé l’effet de mode et les scénarios futuristes les plus extravagants, l’IA se heurte à des réalités concrètes. Le coût des licences premium et des technologies de dernière génération, ou encore le temps nécessaire à la prise en main, restent des freins majeurs. Loin des robots remplaçant l’humain, l’IA trouve surtout une utilité dans les fonctions support. Elle devient ainsi un assistant pour la gestion d’entreprise, les tâches administratives basiques, le marketing digital, la gestion des réseaux sociaux ou le support client via des agents conversationnels.

Toutefois, les limites sont assez rapidement atteintes. L’IA n’est pas fiable à 100 %, ne répond pas toujours parfaitement à une requête et peut demander des compétences difficiles à acquérir rapidement. Elle crée rapidement du contenu, mais elle ne possède pas toutes les connaissances métier et le savoir-faire de l’artisan. Les enjeux de protection des données et de droit d’auteur, particulièrement dans l’artisanat d’art, imposent également une grande prudence.

En outre, la question éthique et environnementale se pose aussi : le gain de temps et de productivité vaut-il le prix - financier et autre - à payer.

Des pratiques à faire évoluer

Il reste encore du chemin pour atteindre les objectifs fixés par le Gouvernement pour 2030. Pour beaucoup d’artisans, l’IA semble encore déconnectée de leur réalité professionnelle. Là où certains artisans n’ont même pas encore opéré leur transition numérique, parler d’IA semble en effet hors sujet. D’après Jérôme Luret, il faut se concentrer sur les besoins les plus urgents tels que la facture électronique, dont le passage officiel approche à grands pas. Sur le terrain, les niveaux de maturité numérique restent très variables. Face à des professionnels qui n’ont pas encore achevé - voire entamé - leur transition numérique de base, l’usage d’outils d’IA paraît encore difficilement envisageable.

Autres freins à la diffusion massive de ces solutions technologiques, certains profils se montrent réfractaires, notamment les photographes qui perçoivent l’IA générative d’images comme une menace directe pour leur activité. D’autres s’y opposent par conviction, méfiance, méconnaissance ou bien, car ils ne souhaitent pas en être dépendants.

Par ailleurs, l’idée que la jeunesse soit un gage de maîtrise semble être un mythe. D’après Jérôme Luret, les jeunes apprentis ne sont pas forcément plus doués avec les outils numériques, car leur relation au monde digital se cantonne bien souvent au téléphone, aux réseaux sociaux ou à un usage de l’IA purement récréatif.

À l’inverse, « les néo-artisans », cette nouvelle classe d’artisans issus de reconversions du secteur tertiaire sont les plus prompts à intégrer ces outils pour optimiser leur rentabilité. Leur double expérience leur permet d’adopter un regard plus critique et ouvert sur leur activité. Ce champ de savoirs étendu leur permet de puiser dans les connaissances et expériences acquises dans une autre vie professionnelle, pour faire évoluer des pratiques parfois figées.

Des institutions en pleine transformation

74 % des artisans souhaitent que les pouvoirs publics accompagnent l’introduction de l’IA dans les TPE/PME, que ce soit via une aide financière à l’investissement ou un accompagnement à la formation. C’est donc un sujet qui interpelle tout un secteur. Pour répondre à cette attente, les services de l’État et les acteurs de terrain s’organisent. Dans le cadre de la campagne « Osez l’IA », un réseau d’environ 300 ambassadeurs a été déployé sur le territoire national. Ces conseillers, issus notamment des Chambres de Commerce et d’Industrie (CCI), de Bpifrance, de la French Tech ou encore de France Num, ont pour mission de rendre les usages de l’IA plus concrets et d’accompagner le passage à l’action.

Les CMA au plus près

Dans le sillage national, les instances consulaires de terrain comme les Chambres de Métiers et de l’Artisanat (CMA) adaptent ainsi leurs pratiques. Une transformation délicate, car elle se mène souvent sur deux fronts : en interne et auprès des artisans via des solutions d’accompagnement. La CMA Nouvelle-Aquitaine incite par exemple ses agents à intégrer l’IA dans leurs processus métiers pour gagner en efficacité. D’après Jérôme Luret, un sondage interne révèle que « 80 % des agents ont déjà utilisé l’IA, mais seulement 30 % l’ont fait pour un usage professionnel ». Pourtant, l’IA peut être une solution très puissante, surtout lorsque l’outil qui l’intègre est bien pensé et bien utilisé. C’est là que les outils plus spécifiques, créés par et pour répondre aux besoins réels d’un secteur, entrent en jeu.

Plusieurs outils ont été mis au point par des CMA françaises pour faciliter l’accompagnement des artisans. C’est le cas notamment de « Diag Flash », un dispositif d’analyse prédictive créé par la CMA Nouvelle-Aquitaine. Cette solution, destinée à évaluer la viabilité commerciale d’un projet d’installation en croisant des données locales, est en cours de déploiement au niveau national. Elle permet d’obtenir un diagnostic en quelques minutes, là où un conseiller passait plusieurs heures, voire plusieurs jours. En outre, il est de plus en plus utilisé pour répondre aux interrogations de collectivités qui cherchent à dynamiser des secteurs ciblés.

D’un autre côté, l’IA s’implante directement sur le terrain. L’enjeu est ici de transformer l’intérêt théorique des artisans en compétences pratiques réutilisables facilement. Dans ce but, l’accompagnement des CMA s’organise autour d’un parcours gradué : des sessions collectives de sensibilisation (ateliers, webinaires) suivies, pour les projets les plus matures, d’un suivi individuel de 21 heures. Dans les Pyrénées-Atlantiques, deux conseillers numériques sont spécifiquement chargés de ce déploiement. Leur rôle n’est pas d’exécuter les tâches à la place du professionnel, mais de l’aider à sélectionner les outils adaptés à sa réalité métier pour viser une autonomie réelle. Pour certains il suffira de rédiger des prompts efficaces, pour d’autres il faudra trouver le bon outil, pour d’autres encore il faudra aller plus loin, vers la création d’application par exemple. Toutefois, le rôle de l’institution n’est pas absolu. La CMA admet ne pas traiter certains sujets en profondeur, comme la cybersécurité (au-delà de la sensibilisation) ou le numérique responsable, car cela nécessiterait des experts extérieurs et engagerait trop la responsabilité des structures.

La formation au coeur de l’intégration de nouvelles pratiques

Enfin, la question de la formation initiale devient centrale. Les Centres de Formation d’Apprentis (CFA) doivent désormais intégrer ces technologies dans leurs cursus pédagogiques. Si cette révolution n’a pas encore pris de forme concrète via un programme dédié, elle est dans l’air. L’idée est de structurer l’usage souvent « récréatif » que les jeunes apprentis font du numérique pour en faire un levier professionnel. D’après Jérôme Luret, les jeunes sortent des CFA avec une casquette métier, mais pas celle de dirigeant. C’est un sujet qui d’après lui pourrait avoir sa place dans les cursus. C’est là que les outils numériques et d’IA pourraient trouver un point d’entrée pour s’implanter durablement dans les pratiques métier.

Actuellement, l’apprentissage est inégal selon les filières. Certaines intègrent déjà des outils numériques poussés, d’autres n’abordent pas la question du numérique ou très peu. Par exemple, les garagistes utilisent des mallettes de diagnostic intégrant de l’IA, et les électriciens se spécialisent en domotique.

L’IA apparaît néanmoins là où on ne l’attend pas forcément pour accompagner les jeunes. De nouveaux outils pédagogiques sont ainsi en cours de développement ou en phase de déploiement. Deux outils s’avèrent particulièrement prometteurs. Un premier dispositif, RMA (Recherche Maître d’Apprentissage), est destiné aux apprentis pour les accompagner dans leurs recherches de maître d’apprentissage, tandis qu’un second s’attache à prévoir les situations d’apprentis en rupture de contrat.

En définitive, le secteur de l’artisanat, comme toutes les strates économiques aujourd’hui, n’échappe pas à la vague de transformation induite par les IA. Toutefois, contrairement à d’autres activités, si changement il y a, danger il ne semble pas y avoir. En effet, les métiers de l’artisanat ne sont pas concernés à l’heure d’aujourd’hui par la question du remplacement de l’humain par la machine. Des changements de pratiques commencent à apparaître et les professionnels, ainsi que les instances publiques, mettront peut-être quelques années avant d’intégrer efficacement et avec fluidité les solutions d’IA. Néanmoins, la machine ne peut pas - encore - rivaliser avec le geste et l’œil de l’artisan. C’est peutêtre alors aujourd’hui, le seul espace où l’intégration de l’IA peut se faire avec un réel enthousiasme, en ayant pour objectif l’aide au travailleur et non la simple rentabilité financière.

L'IA ne doit pas être un objet de fantasme, mais être acceptée comme un nouvel outil au service du professionnel et non une solution miracle qui permettra d’automatiser toute une activité. 