Coworking : MOTA, dix ans à réinventer le bureau entre travail et lien humain
De Bordeaux à Bayonne, puis Anglet, MOTA Coworking a construit en dix ans un réseau de trois lieux à taille humaine. Derrière les mètres carrés et les postes de travail, ses fondateurs défendent une autre conception du bureau : un endroit où l’on vient travailler, mais aussi rencontrer, échanger et parfois se créer un nouveau réseau. Une philosophie profondément transformée par le Covid et l’essor du télétravail.
À l’intérieur, les conversations se mêlent au bruit des claviers. Dans la cuisine ouverte, quelqu’un prépare un café tandis qu’un autre déjeune. Quelques mètres plus loin, derrière une cloison vitrée, une visioconférence commence. Indépendants, salariés en télétravail, petites entreprises, développeurs, architectes ou courtiers partagent les mêmes espaces. Des métiers qui n’auraient peut-être jamais eu de raison de se croiser ailleurs. Nous sommes rue du 49e R.I. à Bayonne, dans l’un des trois espaces de MOTA. Cet ancien bâtiment, autrefois occupé notamment par des banques ou le Club des Clubs cher à Jean Dauger, et récupéré dans un état proche du péril, a été transformé après neuf mois de travaux en un lieu de 600 m² et 75 postes. Pour Pierre Moreau, l’un des trois associés, le projet est autant immobilier qu’entrepreneurial.
Une histoire d’associés et de lieux à réinventer
L’aventure commence dix ans plus tôt, à Bordeaux. En 2016, après une décennie passée en Asie, Pierre Moreau cherche à renouer avec le tissu économique bordelais. N’ayant jamais travaillé en France, il a perdu une grande partie de son réseau professionnel. L’idée initiale consiste à mettre à profit un investissement immobilier. Il trouve un local de 230 m² dans le quartier de la Croix-Blanche. Son premier espace de coworking ouvre en septembre 2016. Une trentaine de personnes y travailleront au fil des années. Le lieu sera finalement cédé en juin 2026, après dix ans d’existence. Mais il aura laissé davantage qu’un actif immobilier. « Une vraie petite famille s’est créée », raconte Pierre. Plusieurs personnes étaient présentes depuis les débuts et, au moment de la fermeture, la majorité des membres les plus anciens fréquentaient encore le lieu depuis plus de cinq ans.
La deuxième étape naît presque par hasard. Début 2018, Frédéric Vicaire pousse la porte de Pierre Moreau. Il possède un ancien entrepôt de manutention situé à environ 400 mètres et souhaite le transformer en coworking. Pierre visite les lieux et y voit immédiatement un potentiel. À cette époque, il travaille également dans une agence d’architecture avec des amis d’enfance. L’association avec l’entrepreneur devient rapidement une évidence. « Je lui ai dit qu’il avait une pépite et que je n’allais pas le laisser lancer un coworking tout seul à 400 mètres du mien ». Quinze jours plus tard, les deux hommes sont associés. L’ancien entrepôt devient un espace de plus de 400 m², avec une grande terrasse et une cinquantaine de postes. Le succès est rapide.
Les deux associés conservent cependant leurs activités professionnelles. Frédéric gère deux grands domaines viticoles familiaux du Haut- Médoc tandis que Pierre poursuit son activité dans l’architecture. Pour faire fonctionner les deux espaces, ils recrutent Laure Grimaldi, qui devient à son tour associée. Fin 2018, le trio est constitué. Laure pilote les deux lieux bordelais tandis que Pierre développe progressivement une nouvelle implantation au Pays Basque.
Bayonne, le laboratoire du télétravail
En décembre 2020, Pierre s’installe à nouveau au Pays Basque avec sa famille. Il cherche et trouve un lieu à Bayonne, un bâtiment historique de la rue du 49e R.I., dans un état particulièrement dégradé. Les négociations avec le vendeur s’éternisent, mais permettent de travailler précisément le projet architectural. Le bâtiment est entièrement restructuré. Le lendemain de la signature, les travaux commencent. L’espace ouvre en octobre 2023. La demande est immédiatement au rendez-vous, portée par le développement du télétravail et l’arrivée dans la région d’indépendants et de salariés à distance.
La clientèle de MOTA a d’ailleurs profondément changé depuis la crise sanitaire. Avant 2020, les deux espaces bordelais accueillaient environ 80 % de freelances contre 20 % de salariés. Le Covid fragilise une partie des indépendants tandis qu’une nouvelle population apparaît : des salariés désormais autorisés à travailler à distance, certains ayant quitté Paris ou d’autres grandes métropoles pour Bordeaux ou le Pays Basque. Aujourd’hui, le rapport s’est inversé : environ 60 % des utilisateurs sont des salariés et 40 % des indépendants. Le coworking n’est donc plus seulement une réponse au besoin d’un freelance de disposer d’un bureau. Il devient une véritable infrastructure du télétravail.
Plus qu’un bureau, un réseau
Ce changement de population a également transformé la fonction sociale des lieux. À Bayonne, plus de la moitié des utilisateurs ne sont pas originaires du territoire et sont arrivés récemment. Ils viennent chercher un espace pour travailler, et un environnement dans lequel reconstruire un réseau. La plupart ont entre 25 et 40 ans. Des amitiés se forment, des habitudes apparaissent, des collaborations professionnelles aussi. Impossible, reconnaît Pierre, de quantifier précisément les affaires générées entre membres, mais leur volume est selon lui considérable.
C’est là que réside la véritable valeur du coworking. « Nous sommes au-delà de la location d’espace de bureau », explique-t-il. Le service le plus important serait finalement celui qui n’a pas de prix : la connexion humaine. L’aménagement des espaces traduit cette conviction. À Bayonne, la grande cuisine ouverte constitue le principal point de rencontre. On y prend un café, son déjeuner, on échange en début de journée ou pendant une pause. Le bureau devient un lieu de vie professionnelle. La philosophie est résumée dans le nom même de l’entreprise : MOTA, pour « Maintenant On Travaille Autrement ». Une formule devenue, au fil des années, une ligne directrice : permettre à chacun de choisir comment et quand il travaille, tout en conservant une dimension collective. Les lieux sont ouverts de 7 h à 22 h. Les résidents peuvent s’engager au mois, tandis que des formules à la journée ou à la demi-journée sont proposées. Cette souplesse répond à une organisation du travail devenue plus mobile.
Travailler ensemble… sans être ensemble tout le temps
Le paradoxe du coworking post-Covid est désormais bien installé. Les salariés veulent travailler ailleurs que chez eux, retrouver des collègues et des interactions sociales, mais ils veulent aussi pouvoir s’isoler. MOTA a progressivement adapté ses espaces : alcôves, coins canapés et cabines téléphoniques acoustiquement isolées permettent de s’extraire du collectif sans recourir systématiquement aux salles de réunion. L’optimisation des mètres carrés devient ainsi un enjeu à part entière.
Cette évolution se retrouve particulièrement à Anglet. La maison basque de la rue Bois Belin ne figurait pas dans le calendrier initial de développement. MOTA travaillait alors sur un projet à Pau, presque au stade de la signature. Un coworker de Bayonne signale cependant à Pierre une grande bâtisse angloye, ancien établissement pour personnes âgées. Le bâtiment n’est pas à vendre, mais le déplacement suffit à convaincre les associés. « En visitant la bâtisse, c’est devenu une évidence ».
MOTA décide alors de sortir de son modèle immobilier habituel. Alors que les associés possèdent leurs espaces de Bordeaux et de Bayonne, le site d’Anglet est loué. Ouvert en octobre 2025, il occupe 360 m² et propose 55 postes. Là où Bayonne s’organise autour de quatre grands plateaux ouverts, Anglet privilégie les bureaux fermés, tout en conservant des espaces partagés. Une réponse à la demande croissante de confidentialité et d’isolement. Ce troisième lieu apporte ainsi une nouvelle dimension au réseau : un même résident peut désormais travailler à Bayonne, Anglet ou Bordeaux. Les communautés se croisent et chacun peut choisir son lieu en fonction de sa journée.
Consolider plutôt que grandir à tout prix
Avec trois implantations et des profils d’utilisateurs désormais bien identifiés, Pierre Moreau veut marquer une pause dans le développement. « L’objectif maintenant est de consolider les trois lieux ». Cette stratégie correspond à la philosophie revendiquée depuis les débuts : conserver des espaces à taille humaine plutôt que construire un réseau standardisé.
L’implication de Pierre est peu courante. Son parcours dans l’architecture et son goût pour la construction l’amènent à suivre personnellement les travaux. Pendant les chantiers, il travaille aux côtés des ouvriers, pose lui-même des plinthes ou du parquet et règle les problèmes au quotidien. « J’ai des appétences pour les métiers de la construction et du bâtiment. J’aime cet univers ». Cet investissement explique également pourquoi aucun espace MOTA ne ressemble exactement au précédent. Chaque bâtiment impose son histoire, ses usages et ses contraintes. À Bayonne, un bâtiment ancien du centre-ville a été sauvé et réinventé. À Anglet, une grande maison basque est devenue un espace de travail. À Bordeaux, un ancien entrepôt de manutention a été transformé en lieu partagé.
Postes nomades, bureaux attitrés, espaces fermés, salles de réunion ou événements : derrière cette diversification des usages demeure une même idée. Le travail n’est pas nécessairement une activité solitaire. En dix ans, le marché du travail a changé. Les indépendants ont laissé davantage de place aux salariés en télétravail, les besoins de flexibilité ont progressé et le travail à distance s’est installé dans les habitudes. L’ordinateur portable a rendu le bureau géographiquement mobile, mais n’a pas supprimé le besoin de contact. C’est peut-être même l’inverse.
À l’heure où une partie des salariés peut travailler depuis presque n’importe où, la question devient celle du lieu dans lequel on choisit de travailler : chez soi, dans un café, dans les locaux de son entreprise ou dans un espace partagé. MOTA entend occuper cet entre-deux : suffisamment professionnel pour permettre de travailler efficacement, suffisamment ouvert pour favoriser les rencontres. Après dix ans d’existence, trois villes et trois modèles légèrement différents, MOTA ne cherche plus forcément à convaincre qu’il faut travailler autrement. La mutation est déjà largement engagée. Pour l’heure, Pierre Moreau préfère consolider ce qui existe : faire fonctionner les communautés, optimiser les espaces, entretenir les bâtiments et laisser les rencontres produire leurs effets. Car dans le coworking, le plus important ne se trouve peut-être pas dans les mètres carrés disponibles, mais bien dans ce qui se passe entre les bureaux.
