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Vie locale

Colocation INTERGÉNÉRATIONNELLE, un dispositif socialement VERTUEUX

© Angelov - stock.adobe.com

Il en aura fallu de peu pour que Nicole, veuve retraitée confortablement installée dans son canapé, ne divulgue au jeune Esteban, assis à ses côtés, le dénouement de la série diffusée sur l’écran. Ces deux acolytes ne partagent pas les liens du sang, mais un lien d’affection né d’une colocation peu ordinaire...

D’après une étude de CSA Research, la France compte 750 000 personnes âgées en situation d’isolement extrême, soit une hausse de 42 % en quatre ans et de 150 % en huit ans. Cette tendance s’observe parallèlement à la crise du logement, particulièrement préoccupante dans certaines régions très prisées, telles que le Pays Basque. Étudiants et jeunes actifs sont particulièrement concernés. Un dispositif de colocation entre ces deux franges de la population pallie cette double problématique, et s’impose comme une réponse humaine et solidaire.

La cohabitation intergénérationnelle solidaire

Dans ce mode de partage de logement, le senior de plus de 60 ans met à disposition d’un jeune de moins de 30 ans une chambre au sein de son domicile, moyennant une contribution financière et une présence régulière bienveillante. Les tarifs varient selon les disponibilités du jeune et les besoins du senior. Ce dernier peut être propriétaire ou locataire. La durée du contrat est généralement de 10 mois, renouvelable à l’envi. Selon l’Association Presse-Purée, qui oeuvre en faveur du développement de la Cohabitation Intergénérationnelle Solidaire (CIS) dans le Béarn, un quart des colocations s’étendent sur plusieurs années. Il existe néanmoins des périodes d’accueil de 2 à 3 mois, visant à loger des jeunes le temps d’un stage, par exemple. Ces courtes expériences permettent à l’aîné de tester le concept et de décider s’il souhaite poursuivre dans le cadre de cohabitations plus longues.

Au Pays Basque, l’Association Maillâges propose deux formules : la CIS solidaire, qui requiert du jeune hébergé une présence de trois soirées et nuits par semaine, d’un week-end sur deux et de quelques jours pendant les vacances, et la CIS conviviale qui n’impose aucune contrainte de fréquence. Dans les deux cas, on contractualise un engagement à participer aux charges (eau, gaz, électricité…). Toutefois, le montant, environ 250 € à 400 € au Pays Basque pour une CIS conviviale, sera seulement de 50 € à 100 € dans la CIS solidaire, compensant le temps de veille nécessaire auprès du senior. Un système où chacun y trouve son compte.

Un fonctionnement encadré

Afin d’établir des binômes pérennes, les associations sociales accréditées offrent un accompagnement personnalisé en amont et tout au long de l’expérience. Tout d’abord, le senior est visité à son domicile, et le jeune est rencontré individuellement. Chacun a l’occasion d’exprimer son style de vie, ses goûts et ses attentes. Ensuite, les deux parties se rencontrent pour faire connaissance, parfois à plusieurs reprises, avant de signer une convention d’hébergement. Par conséquent, les règles de la colocation sont bien définies. En aucun cas le jeune ne se substitue au personnel soignant ou à l’auxiliaire de vie. En revanche, il peut être amené à vider les poubelles, fermer les volets, faire de menues courses, etc., en plus du temps passé à parler, jouer aux échecs, cuisiner ensemble…

Un duo gagnant-gagnant

Les personnes âgées peuvent ressentir de l’isolement, car leur réseau social tend à s’étioler avec le temps. Même pour ceux qui ont la chance de recevoir des visites régulières de leur famille, l’interaction quotidienne avec une personne plus jeune peut être une véritable bouffée d’oxygène. « Les jeunes sont beaucoup plus dynamiques que les personnes de mon âge, il y a un enrichissement mutuel », souligne Marie-Christine, bénéficiaire du dispositif. Ce type de colocation insolite aide aussi à maintenir certains seniors à leur domicile, retardant leur placement en établissement spécialisé. Marie-Claude, quant à elle, avoue sans encombre « en EHPAD, je déclinerai de suite ». Par ailleurs, ce que l’aîné perçoit en contribution financière est exonéré d’impôt, un avantage non négligeable pour les petites retraites. Le refus d’embaucher des jeunes en raison des difficultés à se loger est un problème récurrent auquel ce système tente de faire face. À l’origine, l’ambition de cette cohabitation était d’aider les étudiants, mais son spectre s’est élargi aux apprentis, stagiaires, jeunes actifs, etc. Grâce à la colocation intergénérationnelle, le coût de l’hébergement devient significativement inférieur au prix du marché locatif local. De plus, loin de l’exiguïté d’une chambre en résidence universitaire ou celle des combles d’un immeuble, ces locataires apprécient souvent l’espace offert par une maison ou un appartement familial dont les enfants ont quitté les lieux.

Très mobiles, les jeunes s’installent souvent dans des villes dont ils ignorent tout. Les hôtes se plaisent à leur faire découvrir leur cadre de vie et leur fournir un ancrage dans cet environnement étranger. Le lent déploiement du système Le concept d’habitation comme lieu de rencontre entre les générations fait son apparition en 2004 dans l’Hexagone, notamment dans les grandes villes. Mais il est reconnu officiellement en tant que CIS en 2018 grâce à la loi ELAN. Cette législation établit le cadre juridique, les responsabilités des parties concernées et le fonctionnement des structures d’intermédiation agréées. Pourtant, de nombreuses zones d’interprétation subsistent et doivent être clarifiées, tandis que des disparités d’application se révèlent selon les territoires.

Même si ce modèle de cohabitation fonctionne et bénéficie à tous, il connaît encore un manque de notoriété et une méfiance du côté des seniors et de leur famille. Ouvrir leur porte pour partager un toit n’est pas une démarche anodine. Pour ceux qui tentent l’expérience, il arrive parfois que des liens affectifs se tissent entre les colocataires, dépassant les clauses du contrat qui les lie. Des conflits peuvent également survenir, mais, dans la majorité des cas, une médiation assurée par l’organisme responsable de la mise en relation permet d’y remédier.

En somme, la cohabitation intergénérationnelle solidaire ne se résume pas à une solution de logement ou à un contrat : c’est une aventure humaine, une leçon d’humanité à domicile, et un défi pour réinventer le « vivre-ensemble ».